Que vivent nos enfants à la maternelle ?

Un vieux rêve de parent : me glisser dans une classe de petite section de maternelle et regarder, écouter ce qu’y vivent les enfants, les uns avec les autres.

Du printemps à l’été, je me suis ainsi fondue dans le décor, m’attachant particulièrement à trois enfants au vécu différent : Sébastien, heureux comme un poisson dans l’eau, Nicolas et Léa, pas tout à fait à l’aise encore, mais plein de ressources !

Instants de vie, piqués çà et là au fil des jours…

Sébastien déboule dans la classe, puis fait marche arrière. Il a oublié sa « plaque » : un rectangle de carton illustré de sa photo et de son prénom. Chaque matin, Sébastien l’accroche à l’endroit, à sa place, et la retourne quand il s’en va. Une marque de présence fort pratique pour apprendre à reconnaître son prénom écrit.
Petit mais solide, les cheveux courts, bruns, les yeux rieurs sous des paupières encore gonflées de sommeil, Sébastien respire l’énergie. D’un coup d’œil, il fait le tour du propriétaire. La classe est en ordre. Les jouets attendent dans leurs boîtes, les livres sur leurs étagères, le coin dînette est silencieux. Chaque espace est organisé autour de trois tables collectives cerclées de petites chaises. De larges fenêtres laissent entrer le soleil. Ses rayons illuminent les dessins d’enfants scotchés aux murs et au tableau.

C’est l’heure du « regroupement », prélude à la journée. Assis sur les bancs disposés en U face au tableau, garçons et filles se poussent des fesses. Sébastien hésite : à côté de qui s’asseoir ? Il n’a pas vraiment de copain attitré et esquisse un pas vers Anissa. Le regard courroucé de Théo, l’amoureux de celle-ci, l’en dissuade. Finalement, il s’installe près de Lucas, un blondinet au visage doux et rêveur. Les deux garçons s’amusent à se tirer la langue. Puis Lucas exhibe ses baskets à l’effigie de son super héros, Spider Man, dont il est la réincarnation (taille 4 ans).
Les bancs se remplissent. Nicolas s’accroche à sa maman : « Encore un bisou ! ». Mais quand il s’installe à son tour, il sourit. Un sourire en dents de lait, des yeux verts, une forêt d’épis châtains : quel charme ! A la porte de la classe, impassible, Léa résiste à l’injonction de ses parents : « Dis bonjour à la maîtresse ». « Ne la forcez pas », tempère celle-ci.

Qui sont ces autres ?

Monique a une patience d’ange et de l’énergie. Il en faut pour mener une barque chargée de 23 diablotins. Ils parlent tous à la fois, chahutent, lui tapotent le bras : « maîtreeesseu ». Tous l’adorent. S’ils ne se la disputent plus comme aux premiers temps (« C’est ma maîtresse ! ». « Non, c’est ma mienne ! »), chacun s’efforce de s’en faire bien voir. N’est-elle pas le pilier de leur classe ? N’incarne-t-elle pas l’autorité ?

De ses origines espagnoles, Monique a le teint mat et les cheveux noirs. Elle est vive, enjouée. Sa voix claire porte ses élèves. Une main ferme qui sait se faire câline.
Elle invite au silence : « On lève les bras, on les descend, on se caresse les joues ». La comptine peut commencer. Sébastien et Nicolas aiment chanter. Nicolas se dandine tout en mimant la chanson : « Voici ma main, elle est douce, douce… » Léa accomplit chaque geste bouche cousue. Monique l’encourage à chanter, en vain.

Le visage rond et grave sous une frange de cheveux noirs, Léa est une fine observatrice. Elle est la seule, alors que je suis installée dans un coin de la classe, à chercher dans mes yeux une justification à ma présence. Ses camarades m’ont adoptée sans poser de questions. Ne suis-je pas une adulte parmi d’autres dans cet univers encore neuf ? Certains m’appelleront « maîtresse », d’autres me tendront leur chaussure à relacer. Ils me parleront de leur maison (parents inclus) qu’ils emmènent en pensée chaque jour avec eux. Parfois, une petite main se glissera dans la mienne.

Ses doigts potelés à présent posés sur ses cuisses, Léa étudie ses camarades, se penchant au besoin pour mieux voir. Pour elle, la plongée dans la collectivité, son brouhaha, son agitation déroutante, fut rude. Léa déteste être bousculée. Elle veut qu’on lui fiche la paix. Plus à l’aise après quelques mois d’école, elle ne cesse cependant de trouver ses camarades étranges et fascinants : il y a des bruns, des blonds, des calmes, des bagarreurs… Certains ont la peau blanche, d’autres noire… Un jour peut-être, à force de les observer, elle aura envie d’aller vers eux. Pour l’instant, elle reste en retrait derrière un mur invisible qu’elle franchit parfois d’un pas de danse vite réfréné. Car Léa n’est pas malheureuse en classe. Tout l’intéresse : le travail, les découvertes, les discussions, les histoires, les sorties… Elle est appliquée et doit trouver une certaine satisfaction à réussir ce qu’elle fait. Y compris la motricité.

Vive la récré !

Quelques anneaux sur le sol pour y placer les pieds, une haie sous laquelle se glisser, un banc en guise de poutre, des demi-cercles à contourner. Tous ne raffolent pas du parcours de motricité : Nicolas a peur de tomber. Pour Sébastien, en revanche, l’occasion est belle d’exercer son agilité. Il saute hardiment le plus loin possible de la poutre. Ses camarades l’applaudissent. Pour un peu, il en rougirait de fierté. Mais il est déjà happé par le chahut qui règne parmi ceux qui attendent leur tour. « Caca pourri ! », « belles fesses ! ». Sébastien y ajoute un « Prout ! » qui manque de le faire tomber de rire. « Du calme ! », réclame la maîtresse, occupée à aider les plus hésitants. Un silence contrit s’installe : « on fait pas la bagarre, hein, maîtresse ! « . Le chahut reprend de plus belle.

L’heure de la récréation tombe à point pour les enfants surexcités. Chacun enfile sa veste, fait la queue pour l’aide au boutonnage. On se met en rang deux par deux. Anissa et Théo restent inséparables. Sébastien refuse de donner la main à Nicolas, peut-être écoeuré par le filet de morve qui lui coule du nez, et attrape celle de la première venue.

Il fait beau, on sort les tricycles. C’est la ruée sur les rouges, moins nombreux mais plus convoités que les jaunes. Une petite puce à la chevelure ébouriffée dégage Sébastien de son vélo en secouant le guidon. Nicolas observe les tortillements d’un ver de terre qu’un compère a jeté dans la poubelle : c’est vivant, ce truc ? Difficile à dire. Il vient poser la question à Monique, entourée d’une grappe d’adoratrices (un doigt pour chacune). Elle confirme le caractère vivant de l’animal et ajoute que celui-ci doit se sentir malheureux : « aimerais-tu être à sa place ? ». Nicolas ouvre des yeux éberlués. Se voit-il dans une poubelle géante, des visages ricanant penchés au-dessus de lui ? Il file récupérer l’asticot.

Lucas survient en larmes. Pas facile de parler et de pleurer en même temps. Une camarade se prête à la traduction : « Il a mal, c’est Clément qui l’a poussé. ». Un enfant dans la détresse bénéficie souvent de la solidarité d’un interprète. Celui-ci a-t-il vu la scène ? Ou bien est-il capable de décrypter les pleurs, premier langage pas si lointain encore ?

Etre grand ou rester petit ?

Quelques matins plus tard, après la collation, on se met au travail. Il s’agit de comparer la taille des trois petits cochons dessinés sur une fiche. En début d’année, les enfants ont revisité le conte du même nom. Monique en a ensuite tiré des fiches de travail.

On dénombre les cochons puis la Monique explique qu’il faut colorier le grand en vert, et le petit en rouge. Tout le monde s’exerce à les comparer sur la feuille de la maîtresse qui appelle les enfants à venir à tour de rôle entourer les cochons. « Moi, moi ! » Une forêt de doigts s’agite.
Puis, chacun s’applique sur sa feuille. C’est important de faire plaisir à la maîtresse, et aussi à papa et maman quand ils verront le travail à la maison ! « Valoriser ce qu’ils font, c’est encore la meilleure façon de donner du sens à l’école », conseille Monique.

Léa, qui aime le travail bien fait, se concentre sur les cercles à tracer autour des cochons. Zut, ses doigts ont légèrement dérapé. Contrariée, elle tente d’effacer son trait du doigt. Peine perdue. Elle cherche alors la maîtresse du regard, sourcils froncés. Elle sait que la maîtresse ne la remarquera pas tout de suite, alors elle insiste. Monique, habituée au mode de communication de sa petite élève, s’approche: « qu’est-ce qui ne va pas ? ». Léa désigne du doigt son erreur. « ça ne fait rien, continue ». Léa décide de colorier le ventre des petits cochons. Pour leur faire des vêtements ?

« Léa est à l’aise dans tous les apprentissages, mais comme elle ne parle pas en classe je ne peux évaluer son langage, l’une des compétences majeures de la petite section », soupire Monique à mon adresse.

Sébastien, dont les traits appuyés ont transpercé la feuille, observe Nicolas du coin de l’œil. Celui-ci, après avoir bien répondu à la consigne, s’apprête à gribouiller son travail. Monique veille et lui retire prestement sa fiche. Qu’à cela ne tienne, Nicolas couvre la table de graffitis. La maîtresse rappelle la règle: « Est-ce qu’on a le droit de faire cela, Nicolas ? ». Il plane un climat de réprobation parmi les élèves, que Sébastien résume d’un haussement d’épaules : « Y fait n’importe quoi ! ».

Nicolas nettoie la table en reniflant. C’est compliqué dans sa tête. Emotions, contradictions, angoisses…Un vrai chaos ! Nicolas fait des bêtises. Il faut dire aussi que ce qu’il aime à l’école, c’est chahuter et faire le pitre. Mais il préfère quand même rester chez lui. Il sait qu’à l’école, on lui demande d’être grand. Mais quand on est petit, comme sa petite sœur toute neuve, on peut rester à la maison. Alors Nicolas ne sait pas trop si c’est bien ou pas, de grandir. Pris dans ses contradictions, il fait les deux : le bébé lorsqu’il réclame en pleurant son doudou pour aller à la cantine, refuse de s’habiller seul ; le grand lorsqu’il jette des boulettes de viande hachée sur les autres à la cantine.

Monique m’explique que son dessin du bonhomme, si représentatif de la perception que l’enfant a de lui-même et de son corps, alterne progressions et régressions. A l’image de Nicolas.

L’heure des mamans

11h30 approche. En fin de matinée, les enfants accusent la fatigue. Ils s’énervent, chouinent pour un rien. Sébastien s’effondre en pleurs et réclame son ours. Pouce dans la bouche, nez dans la fourrure, il s’apaise et se ressource un moment.

L’année s’achève, elle aussi. Il y a quelques jours, toute l’école a présenté son spectacle chanté. Un grand événement, comme le carnaval et la kermesse. Les petits trépignaient en reconnaissant leurs parents sur les gradins. Sébastien était fier d’avoir du « sel » (gel) dans les cheveux. Pour la première fois, un sourire illuminait le visage de Léa.

C’est mon dernier jour « d’école ». Pas de promenade au parc, de parcours de motricité ou de séance lecture à la bibliothèque. Juste un peu de travail, des jeux et des discussions. Depuis quelques temps, Monique prépare ses élèves à la séparation : l’an prochain, ils auront une autre maîtresse. Est-ce pour cela que, désormais, Léa l’embrasse tous les matins ?

Pour l’heure, assise sur le banc de ceux qui attendent leur maman, elle observe avec compassion Lucas essuyer ses larmes : il ne sait pas si on vient le chercher ou non et craint d’avoir été oublié. Deux copains l’entourent : « tu veux ta maman ? » demande l’un d’eux avant de l’embrasser. Ouf, la voilà !

Monique s’émeut de ces marques d’affection : « au cours de cette année, les enfants n’ont pas seulement progressé dans tous les domaines, intégré les règles de la vie collective. Ils ont aussi développé leur sens de l’amitié. »

L’esprit critique également ! Nicolas proteste : Sébastien a déchiré son dessin. « Pourquoi as-tu fait cela ? ». Sébastien est penaud. Lui qui veut être grand déteste être réprimandé. Il argumente néanmoins: « Y fait du crabouillage ». Monique rappelle que la maîtresse, c’est elle. A bon entendeur…

Après la cantine, les 11 restants s’endormiront dans leur petit lit. Qui sur le dos, sur le ventre, une jambe ou les fesses en l’air. Sébastien, grognon, sera réveillé en douceur. Pour la première fois Nicolas, en progrès depuis que ses parents ont rencontré la maîtresse, enfilera son pantalon tout seul. Comme un grand. « Elle sera contente maman ! »

Agressif à l’école ?
Pas tout seul sur le Net !