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Isabelle Bauer

Apprendre à lire à 3 ans ?

© Naty Strawberry - Fotolia.com

Apprendre à lire, à écrire et à compter, c'est la grande aventure proposée aux petits élèves de la grande section de maternelle et du CP. Autrement dit, aux “vieux“ de 5-7 ans. Mais au fait, pourquoi attendre cet âge "canonique" pour démarrer l'initiation aux joies de la méthode syllabique ? Ne pourrait-on pas commencer plus tôt, dès 3 ans, l'apprentissage de la lecture, histoire de faciliter la scolarité de l'enfant à l'école primaire ?

La curiosité des tout-petits, leur soif d'apprendre, est prodigieuse. Même lorsqu'ils nous cueillent aux détours de questions déroutantes : "Comment elle fait, la fourmi, pour prendre son bain ? Dis, t'as vu des dinosaures quand tu étais petite ? Pourquoi y'a un M comme toi, maman, sur la boîte ?"

Les recherches menées sur les neurones de nos enfants l'ont confirmé : ils sont doués ! Sur la base de ces excellentes dispositions, riches de promesses, on dessine un tas de projets ambitieux (Polytechnique ? Pas mal... Ou l'ENA peut-être ?), avec en toile de fond, quand même, la crainte qu'un échec scolaire ne vienne ruiner un aussi beau programme. D'où la tentation, parfois, d'accélérer les apprentissages, voire de les anticiper. Histoire de faire gagner du temps à l'enfant.

Ce pas a été franchi aux Etats-Unis. Au Better Baby Institute ("Institut pour un Meilleur bébé", tout un programme...), on apprend à lire à des bambins âgés seulement de quelques mois. La méthode, mise au point par Glenn Doman, consiste pour l'essentiel à présenter tous les jours à ces très jeunes “étudiants” des cartons sur lesquels sont inscrits des mots en majuscules, ou des pastilles allant de un à cent. Avec la ferme conviction que l'enfant, ainsi stimulé à mémoriser mots et quantités, découvrira de lui-même les mystères du système alphabétique et du calcul.

En France, la méthode Doman, revisitée par Françoise Boulanger (“Lire à trois ans”, Nathan) a ses émules parmi les parents et quelques experts en faveur d'un apprentissage précoce de la lecture.

Vraiment tout bénéfice pour l'enfant ?

Plus nombreux, en revanche, sont ceux qui récusent cette démarche. "Cette méthode s'apparente plus à un dressage qu'à un réel apprentissage, s'insurge la psychologue Anne Debarède. Les enfants répètent comme des perroquets les mots qu'ils ont mémorisés sans bien comprendre ce qu'ils font. C'est superficiel et même inutile, car on exerce chez eux des facultés qui ne sont pas encore arrivées à maturité"

Avis partagé par Gérard Chauveau, chercheur à l'Institut National de Recherche Pédagogique, qui a étudié de longues années les mécanismes de la lecture : “On ne peut pas demander à un enfant de trois ans d'avoir les mêmes capacités qu'un enfant de six ans. De plus, la méthode Doman fait fausse route : elle réduit la lecture à une simple opération de mémorisation, alors qu'il s'agit essentiellement d'une recherche de sens. Pour cela, l'enfant apprendra à combiner deux techniques : le déchiffrage (ou décodage) qui consiste à reconnaître les signe écrits, à décomposer les mots en syllabes, en lettres-sons tout en cherchant déjà à comprendre le sens du mot ; et le traitement du sens du contenu d'une phrase ou d'un texte en se demandant de quoi ça parle, ce qui se passe, dans quel lieu, avec quels personnages, etc.” Bref, c'est tout un savoir faire que l'enfant acquiert vers 6 ans (à quelques mois près), âge où il accède à la pensée symbolique et devient capable d'abstraction.

Pour le calcul, c'est pareil. Les tout-petits adorent les chiffres, sont fiers d'apprendre et de réciter la comptine numérique (1, 2, 3, etc.) mais ils ne sont pas encore capables, avant 5 ou 6 ans, de dénombrer, d'associer une quantité à un chiffre. Par exemple, si on dispose devant eux deux rangées d'un nombre égal de jetons, l'une étant plus espacée que l'autre, ils affirmeront en toute bonne foi que la plus longue contient plus de jetons. Ils se laissent facilement abuser par les apparences !

Prendre son temps

Un apprentissage trop précoce peut se révéler à terme néfaste pour l'enfant, comme l'explique Anne Debarède : “Cela crée du stress chez l'enfant, sommé de réussir sous peine de décevoir ses parents. Lorsque l'affectif se mélange avec le travail scolaire, la situation peut vite devenir explosive. Certains petits résistent bien, mais d'autres peuvent développer des troubles, psychologiques ou dans les apprentissages, sans qu'on puisse prédire lesquels”. Prudence, donc.

Si les spécialistes leur conseillent d'éviter de jouer les professeurs à la maison, les parents ont en revanche un rôle essentiel à jouer auprès de leur enfant : celui de stimuler sa curiosité, d'encourager ses découvertes, de valoriser ses progrès, de préserver son temps de jeux. Et de faire confiance à l'école pour l'amener en douceur aux grands apprentissages, pour lesquels la maîtrise du langage est primordiale, comme l'explique Anne-Lise, institutrice en classe de Grande Section : "Pour savoir lire, il faut déjà bien savoir parler. À la fin de l'année scolaire, mes petits élèves sont capables de participer à des discussions, de relater un événement vécu en classe (la confection d'un gâteau, par exemple), de raconter une histoire lue ensemble à partir des images, etc. Nous travaillons également avec quelques étiquettes mots. Chacun avance à son rythme. L'enfant est un être en devenir, il est normal qu'il progresse vite à certains moments et moins à d'autres."

Le chemin qui mène à la lecture est long, compliqué, mystérieux pour une part. Certains enfants, il est vrai, parviennent à déchiffrer avant leur entrée en CP. Question d'intérêt personnel, de précocité intellectuelle, ou encore de grande sœur qui aime "jouer à la maîtresse" ! Faut-il alors anticiper son passage à la grande école ? Pas nécessairement. Après avis du psychologue scolaire, neuf fois sur dix, le jeune lecteur précoce a besoin d'une année de maternelle supplémentaire pour mieux aborder le cap du CP. Une année d'enfance n'est jamais perdue !

 

Le point de vue de Brenda Goldberg

Je partage totalement l'avis des deux spécialistes : 3 ans, c'est trop tôt. Apprendre à lire, ce n'est pas que de la “mécanique” : les mots sont porteurs de sens, d'évocations, d'histoires, de vécu, d'affectivité. L'enfant doit avoir la maturité nécessaire pour établir des liens entre ces différents aspects du langage, et pour donner une signification à ce qui est dit ou écrit, selon le contexte, son vécu, son imaginaire… et
Un exemple, raconté par une maîtresse E du RASED (Réseau d’Aides Spécialisées aux Enfants en Difficulté) : une enfant d'origine marocaine savait déchiffrer mais restait bloquée dans son apprentissage de la lecture. La spécialiste du RASED lui fit passer une série de petits tests, dont un qui consistait à cocher la bonne réponse à la question : “je suis une fille” ou “je suis un garçon” Après avoir réfléchi, la fillette cocha les deux propositions. La maîtresse E lui reformula la question et l’enfant s’exclama alors : “Ah, celui qui a fait ça (la question), il m’écrit à moi !”. Dès lors, elle a pu donner la bonne réponse. Le mot "je", qu'elle savait déchiffrer, elle ne l’avait pas encore relié à elle-même.  Question de culture, d'appropriation de la lecture, d'affect, de maturité, ou du sens donné à l’apprentissage lui-même de la lecture ?
Ces dernières années, j’ai constaté une augmentation du nombre de difficultés similaires chez mes petits élèves. Et pas seulement ceux d’origine étrangère, qui parlent une autre langue chez eux. Comme si les enfants, d’une façon générale, avaient de plus en plus de mal à établir des liens, à grandir, à s’investir dans un apprentissage qui demande des efforts. Je pense également que cela peut parfois masquer un manque de communication dans la famille. Pour apprendre à lire, l’enfant doit en effet maîtriser suffisamment le langage oral et avoir stocké dans sa mémoire un stock de mots. Comment, d’ailleurs, un enfant de 3 ans pourrait-il apprendre à lire alors qu’il est en plein apprentissage du langage oral ?
En classe, je passe du temps à développer le lexique et la syntaxe de mes élèves en discutant avec eux autour d’albums illustrés, de situations quotidiennes, pour les encourager à s’exprimer. On parle par exemple du vélo, de la cantine…
Lorsque je réunis les parents, en début d’année, je leur demande de dédramatiser les devoirs : si leur enfant peine à les finir, ce n’est pas grave. Il est plus important qu’ils puissent l’accompagner, comme un rituel, en discutant tranquillement sur ce qu’il apprend, son vécu de la journée, de façon à en faire un moment d'échange et de partage affectif.

 

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